01/02/2013

Une voix

 

La voix du courage

 

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Tim Heidler

Ecrit par John Pekkanen en mars 1999

 

Prêt à partir pour l’entraînement, Tim Heidler embrassa sa femme en coup de vent.

Puis il enfourcha son vélomoteur et mit le cap sur la caserne.

Agé de 21 ans, ouvrier dans le bâtiment en Pennsylvanie, Tim exerçait avec passion son activité de pompier bénévole, et rêvait même d’en faire un jour son métier.

Pour gagner quelques minutes, il décida de prendre un raccourci qu’il avait déjà emprunté en coupant à travers bois par un ancien chemin forestier. Lancé à 65 km à l’heure, il ne vit pas le câble d’acier tendu en travers du passage pour en interdire l’accès. Frappé en pleine gorge, Tim fut violement jeté à terre. Il se releva et se traîna péniblement jusqu’au centre d’entraînement, à 500m de là. Ses collègues appelèrent tout de suite les secours.

 

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A l’hôpital, les médecins constatèrent que la trachée et l’œsophage avaient été gravement touchés. Le larynx, situé entre  la trachée et la base de la langue, avait été écrasé. Tim fut opéré en urgence.

Après 8 h d’intervention, les médecins lui avaient sauvé la vie, mais pas la voix.

Pendant près d’un an, Tim fut incapable d’avaler le moindre aliment solide, et perdit plus de 40 kilos.

Enfin, après 2 ans d’hospitalisation, le jeune homme put rentrer chez lui, mais tous ses rêves s’étaient évanouis ; Sans voix, il ne pourrait jamais devenir sapeur-pompier professionnel, ni même rester bénévole. Pas plus qu’il ne pourrait désormais chanter à l’église, comme il aimait tant le faire.

Peu à peu, il se renferma sur lui-même, et, 4 ans après son accident, sa femme le quitta.

Comme bien d’autres dans le même cas, Tim éprouvait la sensation d’avoir, en perdant sa voix, perdu une part essentielle de lui-même.

Il espérait que la médecine accomplisse un miracle.

 

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Dr Marshall Strome


Un après-midi de juillet 1997, 19 ans après le drame, Tim était assis, tendu, dans une salle de conférence  de la Cleveland Clinic, dans l’Ohio. Face à lui se trouvait le Dr Marshall Strome, chef du service d’oto-rhino-laryngologie.

Venu spécialement de Pennsylvanie, Tim voulait s’informer sur les possibilités d’une greffe du larynx. Il aurait fait n’importe quoi pour retrouver sa voix.

-         Je vais être tout à fait franc : cette greffe est une intervention expérimentale, lui annonça le Dr Strome. Nous nous aventurons en terrain inconnu. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’il existe de très sérieux risques. Il est impératif que vous les connaissiez avant de prendre la décision de vous faire opérer.

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Tim Heidler attrapa son laryngophone, un vibrateur électrique de la taille d’un stylo qu’il utilisait pour communiquer, et le pressa contre ses lèvres.

-         Je suis prêt, bredouilla-t-il de sa voix métallique.

Le discours du chirurgien et de ses assistants était clair : la greffe pouvait échouer, auquel cas le patient resterait privé de voix ou incapable d’avaler normalement. Autre hypothèse : le nouveau larynx pouvait fonctionner quelque temps, puis être rejeté par l’organisme. Afin de prévenir cet éventuel rejet, les médecins lui administreraient des immunosuppresseurs, médicaments qui, en abaissant ou en supprimant ses « réponses immunitaires », pourraient le rendre plus vulnérable aux infections.

-         Cette opération risque de vous coûter la vie, avertit le Dr            Strome.

-         Je comprends, répondit Tim Heidler.

Cas de conscience

Le Dr Strome savait que Tim était conscient des risques qu’il courait, mais il ne pouvait ignorer qu’il était prêt à tout pour parler de nouveau.

Cette situation lui rappelait l’angoisse qui empêchait certains patients atteints d’un cancer du larynx de se faire opérer, fût-ce au prix de leur vie. Il se souvenait aussi d’un patient chez qui il avait pratiqué l’ablation du larynx, donnant ainsi à cet homme d’une quarantaine d’années de bonnes chances de survire à son cancer. Pourtant, sans que rien laisse présager un tel geste, celui-ci s’était suicidé 2 semaines plus tard.

Le médecin savait à quel point il était difficile à Tim, tiraillé entre son désir de reparler et la crainte d’y laisser sa vie, de prendre une décision.

-         Rentrez chez vous et réfléchissez tranquillement, lui conseilla-t-il. Appelez- moi lorsque vous serez décidé.

Après cet entretien, Tim discuta avec ses proches. Etait-il raisonnable de mettre en jeux sa santé, peu être même sa vie pour retrouver la voix ? Alors âgée de 67 ans, Leela, sa mère, avait encore à l’esprit l’interminable hospitalisation de son fils.

-         Tu vas si bien maintenant, lui dit-elle. Pourquoi prendre un tel risque ?

Elle ne se rendait pas compte à quel point il souffrait de vivre sans voix. Le plus dur pour lui était de tenter de s’exprimer au moyen de son laryngophone. Cet appareil lui permettait, au mieux, d’émettre des sons monotones, grinçants et souvent incompréhensibles. Certaines personnes éprouvaient une véritable répulsion en entendant cette voix.

Un soir, dans un restaurant, un homme l’avait même traité de » monstre ».

Tim demanda à son amie Teri Ellenberger, une infirmière, ce qu’elle pensait d’une éventuelle transplantation.

 

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-         Il faut que tu t’interroge au plus profond de toi-même, lui répondit-elle. Tu es le seul à pouvoir prendre une telle décision.

Tim appela le Dr Strome quelques semaines plus tard.

-         Je veux me faire opérer, annonça-t-il.

Le grand défi

Le Dr Strome savait que cette opération était risquée, pour lui comme pour son patient, même si l’enjeu était diffèrent pour chacun d’eux. Si la greffe échouait, la communauté scientifique le jugerait sévèrement.

L’échec de la première, et unique intervention similaire, réalisée 28 ans plus tôt en Belgique, avait soulevé un tollé : le patient, un policier de 62 ans atteint d’un cancer du larynx, avait succombé finalement à une récidive de la maladie. Certains spécialistes imputèrent la responsabilité de la récidive tumorale à la prise des immunosuppresseurs. D’autres objectèrent qu’un patient ne pourrait pas avaler avec un larynx transplanté. Et puis, dans la mesure où cet organe n’est pas vital, était-il nécessaire d’exposer un homme à de tels risques simplement pour améliorer sa qualité de vie ?

Le Dr Strome ne partageait pas ces avis. Toutefois, il attendit le milieu des années 80, et la fin de la controverse  pour reprendre ses travaux.

D’abord dans un laboratoire de son université, puis, plus tard, dans sa clinique, il mit au point un modèle expérimental sur des rats afin de prouver la faisabilité de la transplantation. Il détermina également la dose d’immunosuppresseurs nécessaire pour prévenir le rejet sans compromettre la santé du patient.

Au milieu de l’année 1996, il était prêt à tenter sa première greffe du larynx sur un homme. Il devait encore trouver le receveur idéal : jeune, en bonne santé physique et psychique, assez solide pour prendre sereinement cette grave décision.

-         Je doit tout faire pour réussir, confia le médecin à sa femme. Echouer, serait retourner 25 ans en arrière.

 

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Le 3 janvier 1998, Tim dînait chez Teri Ellenberger. Cette femme énergique, au rire communicatif, lui avait promis de rester à ses côtés pendant toute l’intervention.

Vers 21 heures, le téléphone sonna :


-         Nous avons un donneur. Vous êtes toujours partant pour la greffe ?

-         Absolument, répondit Tim.

Après avoir raccroché, il fut en proie à une grande excitation, à laquelle se mêlait un sentiment d’appréhension.

« Trop étroite »

Tôt le lendemain matin, le Dr Strome entra dans le bloc opératoire avec une glacière contenant le larynx du donneur. L’organe provenait d’un homme de 41 ans, mort d’un anévrisme cérébral.

A 7 h 30, on emmena Tim en salle d’opération, où le chirurgien l’attendait avec 13 membres de son équipe. L’anesthésie fut rapide.

   -  Allons-y, annonça le Dr Strome.

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Dr Ramon Esclamado

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Dr Randall Yetman


Deux de ses confrères, les Drs Ramon Esclamado et Randall Yetman, chirurgiens microvasculaires, incisèrent pour exposer l’artère laryngée supérieure, qui irrigue le larynx.

Pendant ce temps, le Dr Strome lavait minutieusement l’organe du donneur. Avant de pouvoir commencer la transplantation proprement dite, il devait s’assurer d’une chose fondamentale : la viabilité du greffon.

-         Mettons- le en place  et voyons ce que ça donne, proposa-t-il.

Les Drs Yetman et Esclamado suturèrent les extrémités des artères et des veines de Tim à celles du larynx du donneur. Immédiatement, le sang commença à circuler dans l’organe jusque là gris et inerte. Il s’agissait de savoir si le greffon  allait reprendre vie.

 

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En quelques minutes, il se mit à éclaircir par endroits.

-         On dirait que le sang circule, dit le Dr Strome, avec soulagement.

Lorsque le greffon fut entièrement rose, il ne cacha plus sa joie.

-         On peut commencer l’ablation, lança-t-il.

 

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Les chirurgiens incisèrent soigneusement autour de l’organe abîmé et le retirèrent. Mais, en observant l’intérieur de la gorge, le Dr Strome devint sombre :

-         L’ouverture est trop étroite pour le nouveau larynx.

Il allait devoir élargir la gorge de Tim et remplacer les zones cicatricielles par des parties de la gorge du donneur.

La déglutition impliquant une coordination complexe entre de multiples mouvements musculaires, la question était de savoir jusqu’où le médecin pourrait remplacer des tissus à l’intérieur de la gorge du patient sans compromettre sa capacité à avaler.

Il excisa le tissu cicatriciel, puis commença à lier la gorge du donneur à l’aide d’une aiguille courbe et d’écarteurs.

Progressivement, il élargit et reconstruisit ainsi les parois de la gorge de Tim jusqu’à ce que le larynx s’ajuste parfaitement.

Pourtant, le chirurgien restait soucieux. Une des phases les plus critiques était encore à venir : la connexion des nerfs laryngés, opération visant à stimuler les muscles de l’organe transplanté.

De son succès, dépendrait la capacité de Tim à avaler normalement.

Appariant les nerfs moteurs et sensitifs du patient à ceux du greffon, les chirurgiens connectèrent les extrémités et en suturèrent les gaines.

L’intervention prit fin à 20 heures, soit plus de 12 heures après l’entrée dans le bloc.

-         Bon…. Tout est en place, dit le Dr Strome, partagé entre fierté et épuisement.

Seul le temps dirait si l’opération avait réussi.

 

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« Bon-jour »

Trois jours plus tard, le Dr Strome examina la gorge de Tim à l’aide d’un fibroscope. Il put ainsi voir en détail les cordes vocales de son patient. Après avoir retiré l’appareil, il demanda à Tim de dire « bonjour ».

-         Bon-jour, grinça-t-il faiblement.

Pour la première fois depuis près de 20 ans, Tim avait prononcé un mot sans son laryngophone !

Ses yeux s’emplirent de larmes, et le Dr Strome ne put cacher son émotion. Pour des raisons différentes, ils attendaient tous les deux ce moment depuis longtemps.

Les jours suivants, Tim se remit rapidement. Il essaya de prononcer sa première phrase complète alors que sa mère était auprès de lui. En souriant, il dit à sa mère :

-         C’est le jour que j’attendais.

-         Je l’attendais aussi, lui répondit-elle en serrant sa main dans la sienne.

 

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L’une des plus grandes satisfaction du Dr Strome fut de voir Tim avaler des aliments : cela prouvait qu’une greffe du larynx n’était pas synonyme de perte de la déglutition normale.

-         Tim, lui dit un jour le chirurgien, votre voix sonne de mieux en mieux. Ce n’est ni de votre ancienne voix ni celle de votre donneur ; elle est entièrement nouvelle.

 

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Déjà, Teri Ellenberger taquinait Tim à propos de ces bavardages incessants.

-         Rappelle-toi que je me suis tu pendant près de 20 ans, lui dit-il en souriant. Tu as intérêt à t’y faire, car je vais te saouler de paroles.

Au fil du temps, la voix de Tim a gagné en puissance et en clarté.

Aujourd’hui, il peut à nouveau chanter avec les fidèles de son église et louer l’éternel.

 

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Tim et Teri chantent

 

Source de Sélection du Reader’s Digest de mars 1999.

 

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Tim Heidler se porte toujours bien actuellement,  avec cette nouvelle voix, il devint conférencier, racontant son histoire afin d’aider les autres et leurs donner confiance et espoir en l’avenir.

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Brenda Charette Jensen


En octobre 2010, 11 années après cette première greffe réussie, Brenda Charette Jensen fut la deuxième personne à subir cette opération de greffe du larynx réussie et à parler de nouveau.

 

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Votre plante

 

 

 

 

 

15:25 Écrit par plante dans histoires vraies | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : greffe, larynx, réussite, strome, tim, heidler |  Facebook |

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